vendredi 16 août 2013

DE 'TOUT EST NEUTRE" A "RIEN N'EST CONTRE" AU PLAN SOCIAL ET POLITIQUE. Rien n'est contre (Episode 1).

Du point de vue de mon ego, il y a des préférences et donc des rejets. Mais mes préférences et donc mes rejets ne coïncident pas avec ceux d'autres égos. Plus simplement mes préférences et mes rejets me mettent loin de toute neutralité par rapport aux faits.

Il s'agit de ma conscience ordinaire égocentrique. On conviendra cependant qu'elle ne peut guère engendrer une paix intérieure durable : dès que les faits contredisent mes préférences et mes rejets, je suis frustré, attristé d'une façon ou l'autre qui peut conduire à l'amertume, à la haine, à la dénégation, etc. Dans tous les cas je suis fort loin de toute paix intérieure caractérisant la sagesse. En outre, ces préférences et rejets m'opposant aux préférences et rejets des autres, on s'éloigne fatalement de la paix politique et sociale. 


Si je rejette telle croyance, telle religion que j'estime en partie contraire au pluralisme et à la liberté, par exemple, mais que d'autres l'embrassent dans mon entourage, je me positionnerais de manière tendue vis-à-vis de ces personnes.

A vrai dire dans nos sociétés pluralistes, nous aurons par définition affaire à des personnes qui rejettent ce qui en fait le fondement. Il y a ceux qui agissent à l'encontre du respect même des droits et des lois garantissant le pluralisme : ils sont un danger à écarter. Mais il y a ceux qui le rejettent par les idées, espérant vaincre le pluralisme par un mouvement quantitativement imposant mais qui veillent à rester dans le cadre des droits et des lois : ces derniers doivent être tolérés sinon la défense de la liberté contre les ennemis du pluralisme se retournerait contre elle-même.

Même si ceux qui rejettent le pluralisme sont à l'évidence forcément loin de vivre la neutralité qui conduit à la paix intérieure et à la sagesse dans une société constituée de manière pluraliste, quelqu'un qui préfère le pluralisme aura affaire à des préférences qui le contrarie dans ce que lui valorise. Celui qui basculerait dans la neutralité où la paix intérieure devient inébranlable ne peut pas avoir des propos condamnant une identité culturelle quelconque de manière unilatérale.

Celui qui touche à une perfection de la neutralité sait qu'à un niveau absolu "tout est parfait". L'obscurantisme d'un autre ne lui fera plus perdre sa paix intérieure. Derrière le visage grimaçant et agressif de l'autre, il voit la même réalité qu'en lui. La question n'est pas de condamner unilatéralement les préférences et rejets de l'autre mais de s'appuyer sur ce qui dans son identification illusoire pourrait lui aussi le mener à plus de liberté. L'amour inconditionnel et non préférentiel ne peut pas stigmatiser telle culture ou telle religion car il est fondamentalement plus doux qu'une colombe et rusé qu'un serpent. Un tel amour dépasse le calcul intéressé mais sait intégrer l'esprit calculateur. Combattre les tendances identitaires d'un autre pour l'aider à retrouver sa vraie nature où nous communions déjà avec lui ne passe pas par l'impression que du point de vue de nos préférences nous rejetons unilatéralement ce qui compose son identité culturelle et religieuse. Si son identité est fondée sur un rejet du pluralisme et qu'il sent de notre part un rejet de son identité comment pourrait-il envisager que le pluralisme que nous revendiquons en soit vraiment un ? La neutralité qui tend à la paix intérieure pourrait certainement incarner une spiritualité laïque libérée des carcans identitaires religieux mais à jouer la laïcité contre telle identité, nous allons à l'évidence à l'envers de cet idéal.

Poursuivre la perfection de la neutralité est une condition nécessaire de la sagesse mais ce leitmotiv semble à l'évidence insuffisant du point de vue du conflit persistant entre visions prémodernes d'un ordre hiérarchisé autour de lois et de mœurs communes et vision moderne pluraliste. D'ailleurs, cette neutralité a été prônée par des sages s'inscrivant complétement dans une société prémoderne sans remettre en cause ses fondements religieux exclusivistes ou la rigidité de la hiérarchie sociale. Ainsi bien que des sages modernes furent précurseurs dans la défense d'un certain pluralisme, la sagesse caractérisée par la neutralité ne permet pas de trancher entre ces deux approches. Une neutralité au niveau absolu peut susciter des individus en conflit culturel et religieux au niveau relatif.

Pour ma part, je rejoindrai dès lors les intuitions du mouvement intégral. "Rien n'est contre" me paraît beaucoup plus souple et pertinent que "Tout est neutre". "Tout est neutre" s’accommode fort bien du mental catastrophiste. Tout peut retourner à l'Être indifférencié, cela ne fait de toute façon aucune différence puisque la délivrance consiste à réaliser que tout est Cela. "Tout est neutre" peut justifier la relativisation de l'identité individuelle de l'autre sans aider l'autre à s'en délivrer puisque tout retournera inéluctablement par la catastrophe à Cela. "Rien n'est contre" exclut ce chemin de la catastrophe ; il y a un chemin de perfection qu'il s'agit de voir. "Rien n'est contre" nous parle d'une divinisation de la manifestation plurielle du divin.

Dès lors que "Rien n'est contre", nos préférences et nos rejets n'ont aucune valeur devant la seule valeur infinie du chemin de divinisation de la pluralité qui se cherche ici et maintenant. Chaque "ici et maintenant" offre les conditions nécessaires pour que ce chemin se réalise. L'acceptation neutre de ce qui est ici et maintenant si elle est nécessaire pour la paix reste insuffisante. Laisser se reconnaître à travers nous au-delà de notre identité relativisée l'unique Être de Cela n'est qu'une étape. la conscience maintenue de "Je ne suis pas cette pensée" ne résout pas le conflit entre des visions culturelles et religieuses diverses. La découverte que "Rien n'est contre" va bien au-delà car il s'agit de découvrir comment être co-créateurs en tant qu'authentiques disciples du sens.

Je n'ai rien à imposer de mes vues aux autres. Cela est inutile. Une argumentation aussi forte soit-elle ne renverse jamais  la vision de l'autre, si celle-ci n'est pas déjà un peu fissurée de l'intérieur ou si derrière celle-ci une soif de vérité l'emporte sur le désir de s'identifier. Puisque "Rien n'est contre", mon propos a d'abord pour ambition de contribuer à provoquer une ouverture intérieure dont le feu ne demandait que quelques nourritures extérieures adéquates pour s'alimenter et briser la forteresse mentale où il était en train de s'étouffer malgré son aspiration à respirer un autre air plus vrai, plus divin.
Mais puisque "Rien n'est contre", il y a certainement une intégration harmonieuse possible entre différents niveaux de mentalités d'une culture donnée et différentes identités culturelles.

On notera que l'identité culturelle devient moins crispée sur elle-même dès qu'on atteint une conscience mondocentrique.

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